Je suis monté dans le train avec une heure de sommeil peu après avoir quitté mes amis avec qui je m'étais réuni pour fêter ce départ. Je n'ai pas dormi pendant le trajet alors que mon corps me le réclamait. L'incertitude et la perspective d'un nouvel espoir me sont apparues alors comme les seules raisons de cet éveil absurde malgré un avachissement inévitable et une tête plongeante. En gare d'arrivée, j'ai laissé les autres passagers prendre leur élan, puis je les ai suivis. J'avais quitté les trottoirs parisiens, gelés et déserts, parcourus quelques heures plus tôt ce dimanche matin et je m'introduisais dans le plus vieux métro du monde. Une métropole en soi ne m'est pas étrangère, mais chacune dispose de ses codes, de ses réflexes, de ses sons et d'une atmosphère qui lui est propre. Pénétrer dans cette inconnue dense et digne d'un labyrinthe, prêter attention à chaque détail qui semblerait anodin pour n'importe quelle autre personne, avec comme plus lourd bagage, une fatigue cumulée peu descriptible, rendait la scène totalement irréelle. J'ai sorti du fond de ma poche un petit papier froissé sur lequel était inscrit le nom de la station où vit Gautier, mon ami de maternelle, qui allait me recevoir pour mes premier temps: Bow Road. Une demi-heure après, je sortais du métro, marchais quelques minutes sur l'avenue en scrutant les numéros au dessus de chaque porte jusqu'à arriver à ceux indiqués sur le papier. Je suis resté immobile un instant dans un froid rageur observant la maison plaquée du numéro 82 comme si je n'étais pas sûr du lieu. J'ai poussé lentement la grille d'entrée, monté les quelques marches et j'ai pressé sur la sonnette. Les pas n'ont pas tardé à cogner sur le sol et la porte s'est ouverte avec un grand sourire que je n'avais pas vu depuis six ans.
Ce premier jour fut long. Il nous fallu quelque peu mettre à jour nos vies autour de quelques cafés noirs et d'une délicieuse omelette dégustée dans la véranda construite par Gautier, pendant que nous organisions mon installation, certes précaire et transitoire, mais précieuse. J'allais monopoliser le salon et le sofa pour mes débuts, situation peu confortable car il vit avec sa copine Fotini. J'ai du, dès mon arrivée, me mettre à l'œuvre avec la langue que je suis venu apprivoiser car elle ne parle pas français. Je n'arrive toujours pas à comprendre d'où m'est venu l'énergie nécessaire à expliquer tout mon projet et surtout à décrypter son accent australien, mais la fatigue s'est progressivement anesthésiée. Gautier ne voulait pas me faire perdre de temps et m'a proposé de m'emmener à Bethnal Green en disant: "Viens, il faut que tu vois que le dimanche, Londres ne dort pas, tu peux y trouver un peu de tout, je t'emmène boire une Pale Ale!"
De fait, les bâtiments totalement construits en briques percés par de longues cheminées héritées des anciennes fabriques ont totalement délaissé leur activité industrielle. On y trouve des pubs, des restaurants, des marchés aux puces et quelques concerts peuvent vous surprendre derrière une porte non surveillée. Gautier m'a amené dans un pub qu'il apprécie particulièrement et il m'a fait gouter la Pale Ale. Quelques bières plus tard, nous sommes sortis du Carpeners Arms avec deux amis que nous ne reverrons probablement plus jamais et quelques pounds en moins. Nous sommes rentrés comme deux virgules chez lui.
Le lendemain n'a commencé que tard dans la journée. Fotini, était partie travailler et Gautier, remercié depuis peu par la Société Générale, pouvait tout comme moi quitter son oreiller à sa guise. Il m'a tout de même fallu remplir une mission indispensable pour ma recherche d'emploi: être joignable. J'ai renoué avec le métro londonien pour aller acheter mon numéro. Ce fut bien la seule tache de la journée qui faisait avancer ma recherche d'emploi car le soir était vite arrivé et Gautier m'invitait à le suivre manger chez des amis, dont deux anciens collègues à lui. La soirée se prolongea ailleurs avec un concert de musique gitane organisé dans une salle coincée au fond d'une cours. Il avait découvert cet endroit en louant depuis un mois une chambre voisine pour y construire son studio d'enregistrement. C'est une ancienne usine à Limehouse réhabilitée en box, ateliers et locaux commerciaux. Ce soir là comme (tous les lundis m'a-t-il précisé) plusieurs groupes se succèdent. La salle informelle et petite, au parquet grinçant, dégageait une réelle convivialité. La contrebasse est passée de main en main, quelques voix m'ont paru tout simplement merveilleuses et ce qui m'a le plus fasciné fut de voir au fond de la pièce, un homme d'une cinquantaine d'année, la barbe courte et grise, peindre sur un tableau, les artistes sur scène pendant leur concert. Sa palette de couleurs, ses pinceaux et ses torchons jonchaient avec le bar. Les murs étaient meublés de plusieurs de ses tableaux et donnait vie à la mémoire de la salle. Les bières se sont également succédées, les chansons multipliées et les regards heureux savouraient les rythmes, sans feindre ni mentir, et dégustaient les mélodies parfois mélancoliques avec quelques musiciens redevenus spectateurs après avoir quitté la scène.
Ce n'est que le jour d'après que ma recherche d'emploi commença réellement. J'ai épluché les annonces, multiplié les candidatures en lignes et étudié les secteurs les plus demandeurs. Je ne suis pas sorti de la journée. Le soir, j'avais donc avancé mes démarches mais je restais sur un sentiment peu satisfaisant, celui d'être passif dans l'attente d'une éventuelle réponse. Il me fallait aller voir comment vit cette ville, aller chercher le travail directement là où il se trouve et me présenter en personne pour rendre plus concrète ma recherche. Je visais un peu tout ce que j'avais pu faire les années précédentes, vendeur, serveur, hôtes...Le réveil suivant précéda une journée de marche dans la city et dans la partie touristique de Covent Garden. Les entrées dans les restos se succédaient, les managers n'hésitaient pas à me recommander leurs confrères en besoin de personnel lorsqu'eux même n'avaient pas de besoin imminent. Je percevais bien que je n'étais qu'un grain de sable dans une plage entière venue chercher un travail alimentaire dans cette ville. Il n'y a rien de plus banal que de voir un jeune bien rasé muni d'une chemise cartonnée à la main marchant concentré dans les rues commerçantes, l'air hésitant avant de passer la porte d'un éventuel lieu de travail. J'étais un de ceux-là. Puis, lors d'une énième entrée dans un restaurant, un entretien s'improvisa avec la manager générale et se termina par un essai programmé le lendemain. Tout avait l'air de coller! J'ai tout de même fini de distribuer ma liasse de CV et suis rentré chez Gautier avec la bonne nouvelle.
Le test s'est très bien passé, mais les petites mains demandeuses d’un job sont tellement nombreuses que la manager ne m'a assuré une réponse que pour le lundi suivant tout en insistant que j'avais de grande chance de débuter la semaine prochaine. Entretemps, je continuais mon porte à porte et j'entamais ma recherche d'appartement, ou plutôt de chambre à louer. La maison la plus étrange que j'ai visitée se situe dans le quartier de East Ham, à environ 15 minutes à pied d'une station de métro dont la ligne fonctionne selon ses humeurs. Il faisait déjà nuit lorsque je terminais une série de quatre visites dans le quartier. Le propriétaire ne pouvait pas être là mais il m'avait assuré qu'il y aurait quelqu'un. Arrivé devant la porte, j'ai sonné. Le silence ne s'est brisé que par les crissements des trains derrière la maison. J'ai sonné une seconde fois. La rue déserte était bordée de maisons toutes identiques. Je n'entendais aucun bruit à l'intérieur. J'ai pris quelques gravillons que j'ai lancés contre une fenêtre éclairée à l'étage. En vain. J’ai réitéré l’opération entre les longs silences d'attente, puis lorsque je me suis décidé à partir, la porte s'ouvrit timidement. Une femme chinoise en pyjama, l'air inquiet me questionna dans un bégayement étonnant. Je lui expliquai la raison de ma venue. Pendant que je me présentais, je la vis s'empresser de remonter les escaliers à l'appel d'une aide. Etrange accueil. Un homme asiatique descendu. Il avait l'air plus amusé qu'effrayé. Je me suis présenté à nouveau et j'ai vérifié l'adresse de l'annonce avec lui. Il me la confirma. Il me fit rentrer, et tenta de me faire visiter une maison qu'il ne connaissait visiblement pas bien. Il monta au dernier étage comme dans un monde inconnu en tâtonnant et ouvrit la porte en question comme il aurait ouvert la porte d’un château hanté. La pièce, assez grande et meublée, semblait encore habitée. Je lui ai demandé si une personne vivait encore ici, mais l'homme m'avouait ne rien savoir de cette chambre tout en gardant son grand sourire naïf qui finissait par m'agacer. L'homme ignorait tout de cette maison. Je repartis rapidement vers le métro, grognant dans ma tête cette perte de temps totalement invraisemblable.
Le poste de commis serveur dans le resto a trouvé un autre preneur. La manager prétexta que la personne choisie était plus expérimentée que moi. Si j'ai quitté Paris, frustré de ne pas avancer professionnellement, c’était bien parce qu’on m’avait avancé cette même raison, entendue dans tous les accents et formulée dans tous les sens. Je continuais mes recherches, et le doute s'est pointé comme une tâche apparait sur une chemise blanche. Je revivais les mêmes scènes pendant que les journées s'écoulaient, marchais sur les mêmes trottoirs, empruntais le même métro, et coinçais sous le bras les mêmes papiers que je traine depuis des mois. Que savent les gens de moi dans ce wagon bondé? Nous sommes des dizaines de milliers à nous regarder indifféremment, musique à l'oreille et yeux cernés. Savent-ils que l'homme qui les regarde est un potentiel ingénieur environnement qui doute parce qu'il n'a pas pu être embauché en tant que commis? Absurde, me diriez-vous! Il se peut que cet homme debout en face de moi recherche quelqu'un à embaucher et je reste comme un idiot à le regarder dans le secret de mes doutes, car je dois faire comme tout le monde, suivre mes pas, comme tous ces gens qui vont à leur travail. Mon argent s'envolait comme des pigeons effrayés par une marée d’enfants au galop. J'ai pensé un moment que ce projet était absurde et couteux. Cette ville me paraissait totalement étrangère et repoussante. Parallèlement, Gautier s'en allait pour une semaine à Paris. Je me suis senti peu à l'aise à l'idée de rester seul avec sa copine. Je lui ai donc proposé de quitter la maison pendant un moment. J'avais une autre possibilité d'hébergement transitoire. La grand-mère de Karim est anglaise, elle s'appelle Myriam. Elle vit dans le nord de Londres et je sais qu'il ne voulait surtout pas que j'hésite à lui demander une aide. Elle était donc prête à m'accueillir pour quelques jours.
Le soir de mon changement de toit, je me dépêchais de laisser un salon propre avant de filer chez Myriam. J'avais tenté de la prévenir un peu plus tôt mais elle n'avait pas répondu (certaines générations n'ont jamais eu besoin du téléphone portable). En chemin, assis à l'étage du bus, je finis par la joindre. Elle m'informa avec toute la tristesse du monde qu'elle ne pouvait pas me recevoir ce soir car elle n'était pas en bonne santé, elle était très enrhumée et ne voulait surtout pas me rendre malade. Je suis sorti du bus abattu, mon sac sur le dos et mon duvet à la main. Il n'était que 19h. Il n’était pas question de revenir chez Gautier. J'ai appelé avec beaucoup de gêne certains contacts et quelques amis de mes amis pour leur demander l'hospice. Aucun n'a répondu. Je regardais les mouvements de cette ville qui ne dort jamais comme s’ils m’échappaient définitivement. Les bus ont défilé devant moi. Je ne cessais de regarder l’écran de mon portable espérant une solution magique. Seul un chiffre changeait toutes les minutes et je restais assis dans le vide de l'impalpable. L'allure des piétons, les ronflements de moteurs et les klaxons me semblaient sortir d'un décor de cinéma, tout était virtuel. Je me suis soudain rappelé que mon père m'avait envoyé quelques jours avant les coordonnées d'une cousine inconnue qui habitait Londres et qui travaillait alors dans une auberge de jeunesse en me disant qu'il l'avait prévenu de ma présence en terre anglaise (l'avantage des familles nombreuses est de pouvoir découvrir des cousins dont on ignorait l'existence avant qu'il ne vous trouve un toit lorsque vous êtes à la rue...). Le temps fut long car elle ne répondait pas et ma batterie était sur le point de s'éteindre. Je suis monté au hasard dans un bus pour changer de scène et je suis descendu peu après. J'ai occupé pendant deux longues heures le canapé d'un McDonald à Liverpool Street (où j'espère ne jamais remettre les pieds) avant que mon téléphone sonne par miracle. Un lit m’attendait à Kensal Green. J'ai repris mon duvet, mon sac et suis sorti du McDo.
L'Hostel 639 est une véritable colonie de vacances. Agathe travaille à la réception. Elle est métisse, 22 ans, un beau visage et vit là depuis 6 mois. Comme elle, ils sont nombreux à travailler dans cette auberge. Il y a beaucoup de Français, d'Espagnols, d'Italiens, de Mexicains et bien d'autres...Cet endroit est une sorte de boomker qui vit en autarcie économique et sociale. Les gens qui y travaillent, y vivent, y mangent, y boivent, s'y amusent et y passent l'essentiel de leur temps. Certains vivent dans des chambres à 8 depuis plusieurs années et travaillent à l’autre bout de la ville. Chaque jour devait être le dernier, mais Myriam ne se rétablissait pas et hésitait à me voir de peur de me rendre malade. Je n’ai pas insisté. Je suis resté une semaine au 639. Je crois que je n'aurais pas pu tenir plus longtemps. Je réitérais les journées de recherche qui se ressemblaient de plus en plus. J'avais tout de même changé de ligne de métro et je tentais de maintenir une hygiène basique. J'ai également changé de voisins, d'odeurs, de ronflements et de chambres presque tous les jours. Bien que bon marché, il s'agissait d'un budget non prévu. Cependant, il y a bien un avantage à vivre dans ce bâtiment hors du temps, celui rencontrer des gens dans la même galère, d'attraper les bons plans et quelques recommandations précieuses. Mes voisins peuvent être sales mais ils ne seront jamais avare de tuyaux intéressants. Nous sommes nombreux à loger là et à chercher du boulot. Un soir, au fil d'une discussion, j'ai réalisé que la jeune française avec qui je sympathisais était la personne qui avait été embauché à ma place dans le restaurant où mon essai n'avait pas eu de suite. Hasard londonien...Elle me conseilla d'aller prospecter dans d'autres quartiers moins courus par les chercheurs de travail. Entretemps, j'avais obtenu deux entretiens suites à des réponses aux offres.
Le lendemain, je terminais le premier entretien en sortant d'un resto de haut standing. En me dirigeant vers le second, j’ai réalisé que je n'étais qu'à une seule station du quartier dont m'avait parlé la française de l'auberge: South Kensington. J'avais tout juste une demi-heure pour y faire un tour avant mon RDV. J’y suis allé et n’ai visité qu'un seul établissement (français) dans lequel je me suis entretenu quelques minutes avec la manager qui m'a proposé de venir le soir même pour un essai, c'est à dire deux heures plus tard. Je suis rapidement redescendu dans le métro confiant et heureux de l'efficacité du détour. Le second entretien se concluait par un essai programmé la semaine suivante. J'ai patienté avec des libanais au Starbucks du Harrods autour d'un café à quelques heures de pouvoir enfin décrocher un peu de sérénité depuis mon arrivée.
A 23h, je quittais le restaurant de South Kensington avec la promesse de débuter en tant que commis serveur dans une semaine. Je suis arrivé au 639 lessivé, mais je baignais dans une ivresse légère. Le désordre et l'ensemble des désagréments propres à l’auberge sont devenus tout à coup exotique, et presque sympathique. Je souriais. J'ai serré ma cousine dans mes bras. Deux jours plus tôt, j'avais débarqué dans ce paquebot d'hippies, la tête lourde, le regard inquiet et perdu. J'ai tout de même effectué les autres essais programmés et j'ai repris les visites de logement. Myriam m'a invité à venir diner un soir. J'en profitais pour aller voir quelques chambres dans son quartier. Elle habite le Sud de Tottenham, à Seven Sisters. A seulement deux cents mètres de chez elle, je visitais une chambre propre, entièrement meublée, donnant sur un jardin à l'étage d'une maison typiquement anglaise. Une polonaise et un anglais d'origine jamaïcaine propriétaire de la maison y vivent. J'ai regagné la rue sous le charme de la maison, de la sympathie du jeune homme et du prix extra compétitif. Je suis arrivé chez Myriam tout excité par cette visite. Nous avons diné dans une ambiance chaleureuse. Le lendemain, je revenais pour verser un acompte. J'avais trouvé ma maison!
Depuis, j'ai commencé dans le resto de South Kensington (et j'y travaille toujours), je me suis installé à Seven Sisters où la distance qui me sépare de chez sa grand mère est la même distance qui séparait nos maisons (celle de Karim et de Nabil avec la mienne) il y a une quinzaine d'années lorsque nous étions au collège Stéphane Mallarmé et que finissions nos soirées à improviser des matchs de foot sur le large trottoir du bout de la rue Davy avant que ma mère ne descende colérique, couverte sous un long manteau, cachant ainsi son pyjama, pour m'exiger de rentrer immédiatement. Je ne sais pas si le hasard fait tout, ou s'il y a une continuité dans l'histoire que l'on ignore peut être, mais je me suis retrouvé à exactement deux cents mètres de la maison familiale d'un de mes plus fidèles amis au beau milieu de la plus grande métropole européenne dans laquelle je n'étais jamais venu auparavant.
J'ai, depuis, contribué à mettre sur pied le studio d'enregistrement de Gautier. Nous sommes sur le point d'avoir fini de construire une pièce dans la pièce, avec double fenêtre et une structure isolante adaptée. Nous avons passé quelques nuits entières à percer, mesurer, compter, serrer, desserrer, visser, dévisser, noter, scier, lever, tousser, ranger, suer, manger et enfin à boire quelques bières compensatrices. Je commence tout juste à manœuvrer le rythme, les comportements et les logiques de cette ville. Ici on ne signe pas de contrat, on débauche et on embauche selon les humeurs, le mot stabilité n’est qu’une vague notion, n’oublions pas que nous sommes en terre natale du libéralisme économique. Mais le libéralisme culturel, voire même générique, est peut être la plus forte caractéristique de ce microcosme. On s’habille comme on veut, on écoute les musiques les plus étranges, on entend les langues les plus lointaines. Un millionnaire peut être l’ami d’un soir d’un chômeur, et repartira dans sa Ferrari un peu pompette au petit matin et croisera des femmes voilées au volant conduisant leurs enfants à l’école dans une Mercedes flambante. A South Tottenham, les juifs orthodoxes en tenue noire et chapeau sur la tête peuplent les trottoirs de la High Road. Dans le centre londonien, un policier vous renseignera volontiers en pleine nuit (surtout si vous êtes un peu saoul) et appellera même son supérieur pour vous trouver la boite de nuit que vous cherchez ou l’alcool dont vous avez envie. Seven Sisters est un petit échantillon du monde, un quartier historiquement jamaïcain, mais qui compte de nombreuses communautés d'Europe de l'Est, turque, africaines, chinoise, caribéenne et également latinos. La communauté colombienne trouve son QG dans un village caché à la sortie du métro derrière un café pourtant quelconque. On y pénètre comme en plein Bogotá, on y trouve les bières Aguila ou la Poker, les mêmes restaurants de la Candelaria, les mêmes sons, la même musique et les mêmes odeurs. On y deguste un sancocho, una papa rellena, una empanada de carne con un jugo de lulo. "Haga me el favor!" dirait ma mère. Salons de coiffure, épiceries, vêtements, boui-boui, cafés Internet et taxiphones. Pas un seul mot d'anglais ne traine dans les couloirs de ce marché ahurissant. Mon épicier est polonais (les produits polonais remplissent ma cuisine), mon coiffeur tout comme mon imprimeur de photos (qui fait du très bon thé) sont turcs et ma pharmacienne, portugaise.
Je me suis mis à chercher du travail, du vrai. Rien n'est facile ici, mais en quelques semaines, j'ai rapidement réalisé que rien n'est impossible. Changer de resto est une histoire de quelques heures. Travailler comme consultant environnement ou dans le "waste management" est une autre pair de manche, je m'y attèle...qui sait?
Beaucoup de choses me manquent de l’autre côté de la Manche, surtout elle…Mais ici, j’apprends, j’améliore une langue qui m’avait tant énervé ces dernières années, et à laquelle je me sentais soumis. Alors pourquoi ne pas m’allier avec elle ? Elle se laisse apprivoiser, et sa culture est réceptive aux nouveaux habitants…J’en suis reconnaissant.